Et une bouteille de rhum

Jolly Roger

Under Jolly Roger

Par le parfum d’aventure et de liberté qu’il dégage, l’univers de la piraterie du XVIIIe siècle a toujours suscité mon intérêt et stimulé mon imagination. On parle en effet d’hommes (et de rares femmes) ayant eu le courage de se révolter contre les règles d’une société inégalitaire et de choisir de mener leur vie comme ils l’entendaient ; une vie aussi dangereuse que brève, puisqu’elle consistait à se déclarer ennemi de l’humanité et de s’emparer des biens d’autrui, en courant souvent tous les risques.

Passez-moi l’expression, c’est ce que j’appelle avoir des couilles.

De nos jours, « pirater », mot censé faire référence à ces hardis forbans, me semble bien mal employé. Car en effet, n’importe qui disposant d’un ordinateur et d’une connexion Internet peut mettre la main sur à peu près n’importe quel bien culturel et ce, en restant bien au chaud chez soi, sans avoir besoin de monter à l’abordage ou de risquer la mort par pendaison.

Rien qui me fasse rêver, ici.

Pourquoi est-ce que j’en parle ? Parce qu’il semble que pour tout auteur disposant d’un blog, ce genre d’article soit un passage obligé, arrivé à un certain stade de sa carrière.

Ça y est, c’est mon tour : mon livre a été piraté.

Faut-il s’en étonner dans un monde où la pratique est devenue si banale que les gens n’y réfléchissent plus à deux fois avant de pirater ? Moi vouloir, moi prendre. Pourquoi réfléchir plus loin ? C’est si facile, si tentant.

Et même si on y réfléchit, quoi, est-ce qu’un petit téléchargement du dernier Avengers va vraiment mettre à mal les finances de Disney ? Ou celles de CD Projekt, si je télécharge Cyberpunk 2077 ? Allons, un peu de sérieux.

Je l’admets. Peu de chances que quelques centaines, milliers, voire millions de téléchargements illégaux empêchent Mickey de dormir sur ses deux oreilles ou provoquent des crises d’angoisse au P.-D.G. de CD Projekt.

Y a comme un problème

Le problème, c’est qu’on généralise ce mode de pensée. Films, jeux vidéo, musique, livres, ça devient du pareil au même, juste un produit culturel de plus qui nous fait envie. Moi vouloir, moi prendre.

Sauf que si leur objectif est le même : proposer au public un produit de divertissement, il s’agit d’industries complètement différentes, aux fonctionnements complètement différents. Parlons d’édition, puisque c’est ma branche.

Combien de gens totalement extérieurs au domaine savent comment ça fonctionne, l’édition ? Combien pourraient citer cinq grands éditeurs traditionnels ? Combien ont l’impression que tout le monde, dans ce domaine, gagne raisonnablement bien sa vie comme le travailleur honnête qu’il est ?

Laissez-moi vous expliquer.

L’édition, ça fonctionne comme une chaîne, qu’on appelle la chaîne du livre. Le premier maillon, c’est l’auteur. Il écrit son manuscrit qu’il envoie à l’éditeur (deuxième maillon) et signe avec lui un contrat. Celui-ci inclut un pourcentage sur les ventes de livres qui s’élève à 10 % (hors taxes) en moyenne (donc, si le livre est vendu, mettons, 15 €, l’auteur gagnera 1 € par exemplaire vendu) et, si l’éditeur peut se le permettre financièrement, une avance sur les droits (ce qui veut dire que l’éditeur donne directement à l’auteur une somme d’argent, souvent à la signature du contrat. Que le livre fonctionne ou non, l’auteur aura empoché cette somme. Par contre, il ne commencera à bénéficier du pourcentage qu’une fois l’avance « remboursée » par les ventes).

Vient ensuite le troisième maillon, l’imprimeur, qui fabrique le livre, puis le quatrième, le diffuseur, chargé par l’éditeur d’aller à la rencontre des libraires pour tenter de les convaincre de commander des exemplaires, le cinquième maillon est le distributeur, qui s’occupe de livrer les exemplaires dans toutes les librairies qui en commandent et, enfin, le sixième, c’est le libraire, qui vend le livre.

Il s’agit là des maillons principaux, d’autres acteurs évoluent évidemment dans ce monde de l’édition (maquettistes, correcteurs, traducteurs…), mais vous voyez le topo.

Chaque maillon percevra une partie plus ou moins importante de la recette issue de la vente du livre, de quoi permettre à tous de vivre grâce au produit de ses efforts.

Enfin, tous sauf l’auteur.

Parce qu’à moins d’être une star de la littérature, gagner sa vie en étant payé 1 € par exemplaire vendu est pour le moins ardu… D’autant plus quand le payement n’arrive qu’une fois par an. Parfois plus fréquemment, six ou quatre mois, si on a de la chance.

Difficile, en tant qu’auteur, de ne pas y voir une belle injustice. Et c’est l’une des raisons qui m’ont poussé à tenter ma chance dans l’édition indépendante.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Que je me charge de la plus grosse partie de ce que ça implique de publier un livre et de le faire connaître : auteur, correcteur, publicitaire… Pour ce qui est de la distribution, de l’impression et de la vente, c’est mon partenaire commercial qui s’en occupe : Amazon.

Évidemment, il ne travaille pas gratuitement : il prélève sa part sur chaque vente, e-book ou papier et réclame des frais d’impression pour cette dernière… logique. Ainsi, même s’il me revient de fixer le prix de mon livre, je dois le faire en fonction de la part Amazon, de celle de l’État, du coût d’impression (pour la version papier), mais aussi du la loi du marché – personne n’achètera un e-book à 20 €, par exemple.

Ce système n’est pas parfait, mais il a au moins le mérite de proposer une alternative plus réaliste à l’auteur qui souhaite gagner sa vie avec son travail, d’autant qu’il percevra ses revenus à chaque fin de mois.

Avant d’en arriver là, toutefois, j’ai dû avancer pas mal de frais pour mettre sur pied une image de marque, une vitrine professionnelle destinée à rassurer le lecteur potentiel sur qui je suis et à quel point ma démarche se veut sérieuse.

Nom de domaine, thème WordPress, hébergement du site, logo, images tirées d’une banque, couverture du roman et portraits des personnages illustrés par un professionnel… sans parler des nombreux livres et formations que j’ai achetés (et que je continue d’acheter) afin de m’instruire sur la vente et comment tirer son épingle du jeu quand on n’est pas épaulé par un éditeur.

Un pas après l’autre

Je débute en tant qu’auteur indépendant, je n’ai encore qu’un seul livre en vente. J’ai des lecteurs, les retours sont bons, mais je suis encore loin de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir me consacrer pleinement à mon métier d’écrivain.

Si je voulais me faciliter les choses, plutôt que d’écrire dans un genre sinistré en francophonie, je pourrais écrire de la romance ou du thriller, bien plus vendeurs sur le marché du livre. J’écris de la SF militaire, mon genre principal, parce qu’il me passionne, que j’ai naturellement envie d’y mettre tout mon cœur. Romance et thriller ne m’intéressent pas.

Mais je pourrais y venir.

Je pourrais y venir, parce que quand un pirate décide d’offrir mon livre en téléchargement illégal, quand un pirate décide de le télécharger, c’est comme s’il me croisait dans la rue, me faisait les poches et repartait : il me vole.

Il me vole les 613 jours qu’il m’a fallu pour l’écrire, de la première à la dernière lettre. 613 jours et un nombre incalculable de moments de doute, de découragement, de réécriture, de corrections, de patience. Il me vole les moins de cinq euros de redevance Amazon.

Je pourrais venir à écrire de la romance et du thriller, parce que ça se vend bien et que mon but c’est de gagner ma vie avec mes livres. Et tant pis pour ce genre sinistré que j’aime, et que le pirate aussi, apparemment, puisqu’il met mon livre à disposition, tant pis pour le petit renouveau que je pourrais apporter, mais, eh, l’idée de pouvoir me nourrir et payer mes factures est séduisante, parce que oui, surprise, la passion seule ne nourrit pas son homme.

Alors, pirates qui téléchargez sans chercher plus loin, apprenez donc que vouloir tout pour rien n’est pas sans conséquences pour tout le monde. Je ne suis ni Disney, ni CD Projekt.

 Si vous aimez ce que j’écris, si vous voulez en lire plus, montrez-le-moi en arrêtant de me voler. Ne me dites pas que vous êtes trop radin pour acheter un livre numérique de 470 pages à 5,99 €.

Sérieusement, 5,99 €.

Si vraiment c’est une question de moyens, ce ne sont pas les e-books gratuits qui manquent, tombés dans le domaine public ou offerts par des auteurs. Sinon, les bibliothèques publiques sont aussi une solution très économique.

Oui, mais…

N’essayez pas de vous justifier. Quelle que soit la raison derrière laquelle vous vous cachez, elle est bidon.

Vous téléchargez parce que vous ne me connaissez pas et voulez voir si ça va vous plaire ?

Bidon. Vous pouvez lire un extrait sur ce même site, en page d’accueil. Vous en trouverez également un sur la page Amazon, long de six chapitres, avec, en prime, un certain nombre d’avis positifs, si vous ne faites pas confiance à ceux que vous trouverez aussi sur mon site.

Quand vous entrez dans une librairie et qu’un bouquin vous intéresse, vous le lisez jusqu’au bout avant de l’acheter ? Vous partez avec et revenez le payer ensuite s’il vous plaît ? Au bout d’un moment, il faut se lancer. Et si ça ne vous plaît pas, au pire, au pire ! vous aurez perdu 5,99 €. Drame. La connexion Internet dont vous vous servez pour voler vous coûte plus cher chaque mois.

Vous pensez que la culture devrait être gratuite ?

Bidon. Êtes-vous vraiment si puéril que vous ignorez comment fonctionne le système dans lequel nous vivons ? Celui où rien n’est gratuit parce que tout le monde a besoin d’argent pour vivre, artistes compris ? « Écrivain » n’est pas synonyme de « je mange des nuages et, vivant dans la forêt, je n’ai pas de factures à payer. »

Vous pensez qu’écrire est un hobby et que je devrais me trouver un vrai travail ?

Bidon. Vous ne pensez ceci que parce que vous avez grandi dans une culture qui a eu la fâcheuse tendance à porter les écrivains aux nues, en faisant des êtres à part, inspirés par les Muses célestes. Alors monnayer le fruit du talent ? Inconcevable.

Je vous invite dans ce cas à vous ouvrir un peu au monde extérieur, ce qui est très facile à notre époque, via Internet. Vous découvrirez alors qu’écrire est un métier comme les autres dans de nombreuses cultures, notamment anglo-saxonne, et que ce n’est sûrement pas un hasard si la culture américaine a conquis le monde et que la nôtre est à la traîne. Les choses commencent toutefois à évoluer chez nous, il est temps de vous mettre à la page.

Je pourrais continuer comme ça, mais j’ai dit l’essentiel.

En résumé : si vous téléchargez illégalement, vous n’êtes rien de plus qu’un voleur, et pas le genre flibustier intrépide, alors essayez au moins d’avoir le courage d’assumer.

Et au passage, je vous rappelle quand même que le vol est un crime. S’il vous semblerait insensé de commettre un vol à l’étalage ou de braquer une banque, ce n’est pas parce que la méthode diffère sur Internet que l’acte et ses conséquences ne sont pas identiques.

Cet article vous a plu et vous ne voulez pas louper les prochains ? Vous aimez la SF militaire et l’Imaginaire en général ? Vous devriez peut-être vous inscrire ici, du coup.

Se fendre d'un commentaire